Planète femmes SARDAIGNE Rompre les fronts Clara Magazine, Mars 2005
Avant d'être employés contre "l'ennemi", les
stratégies et les armements de guerre son testés
systématiquement au cœur des pays "amis". Sans consulter la
population locale. La démocratie, une valeur à
géométrie variable à l'ombre des bases de
l'Otan et des États-Unis? En Sardaigne, la région la plus
militarisée d'Italie, des décennies de guerre virtuelle
aux effets fort réels ont fini par excéder les
habitant-e-s. En première ligne, les femmes disent: "Basta!"
"La douce pente de la vallée,
la richesse des formations rocheuses, les anfractuosités de la
côte, la couleur de la mer, la végétation
composée de lentisque, genévrier, olivâtre...",
ainsi débute l'expertise des terres des grands-mères de
Gisella Mulas, expropriées à la fin des années 50
à Teulada, sur la côte sud-occidentale de la Sardaigne,
pour l'installation d'un polygone de l'OTAN. Elles n'étaient
pas les seules: 7.200 hectares furent soustraits aux
propriétaires locaux. Des femmes surtout, car les terres
côtières étaient souvent leur héritage.
Or, si les deux grands-mères de Gisella se sont battues pendant
dix ans contre le Ministère de la Défense, les autres
n'ont pas su s'opposer. Rares étaient celles qui savaient que
leurs sols fertiles deviendraient les champs des batailles
préalables aux guerres de l'Occident, révèle
Mariella Cao, instigatrice et âme forte du comité Gettiamo le basi, qui, depuis 1997, mène la lutte contre les bases militaires en Sardaigne.
Tirs de la mer contre la côte, de la terre contre la mer, du ciel
contre la terre, manœuvres de débarquement et amphibies,
opérations terrestres et aéronavales, largage de bombes,
voilà quelques-uns des exercices auxquels les membres de l'OTAN
s'adonnent neuf mois par an dans ce polygone dont l'exploitation est la
plus intense d'Europe. Tellement intense, que les Forces Armées
n'ont jamais eu le temps de procéder à la bonification
obligatoire après chaque exercice. Une partie du polygone est
même interdite aux militaires à cause de l'amas des
matériaux de guerre et engins non explosés.
La mer est à nous !
Promu comme la clé du progrès de la région, le
polygone en aura plutôt favorisé l'exode. A Teulada, il
manque la moitié des 6.000 habitant-e-s: exproprié-e-s des
leur terre, les gens émigrent pour gagner leur vie ailleurs.
Tandis que la militarisation franchit la côte: 750 km2
de mer sont "off-limits" la majeure partie de l'année,
condamnant les pêcheurs au chômage. Or, ce sont justement
eux qui, depuis sept ans, revendiquent leurs droits perdus. Avec le
soutien de Gettiamo le basi. Initiatrice de leur alliance avec les
habitant-e-s de Vieques (Porto Rico), Mariella Cao raconte: "En voyant
l'impact des exercices militaires américains sur l'environnement
et la santé à Vieques, les Teuladiens se sont reconnus.
Exigeant la bonification de la mer et du sol, les deux populations
réclament le droit au travail et refusent d'émigrer.
Mieux: après de longues luttes, les gens de Vieques ont mis fin
aux activités militaires qu'ils subissaient depuis plus de
soixante ans. Cette histoire nous motive à poursuivre le combat,
d'autant plus que la Deuxième Flotte a déplacé ses
exercices ici !"
Exercices dont les pêcheurs demandent l'arrêt, en occupant
en permanence les eaux interdites. Comme en octobre dernier, lors de
Destined Glory, l'entraînement annuel maritime, aérien et
amphibie de l'OTAN - près de 9.500 soldats, une centaine de
navires et aéronefs de onze pays (dont la France) - "Malgré
le vent violent, ils sont restés en mer 24 heures sur 24 pendant
dix jours, leurs frêles bateaux pointés contre les gros
navires de guerre... qui faisaient demi-tour !" C'est le
début d'une stratégie inédite, note Mariella:
"Chaque jour des groupes de soutien venant de partout se relayent, les
pêcheurs en mer et nous au port !"
Au-delà de la mer, il s'agit de regagner le contrôle du
territoire. Fernanda Sau, à la tête de nombreux actes de
résistance non-violente et auteure de l'hymne des pêcheurs
souligne: "Nous luttons contre une
véritable guerre qui dévaste notre région:
même les militaires admettent qu'avec les armes utilisées
il faudra de longues années pour la bonifier. Or, c'est ce que
nous exigeons, ainsi que le démantèlement du polygone, et
une enquête sur les cancers et leucémies qui
sévissent ici."
Le syndrome de Quirra
Même vent dans le salto di Quirra,
sur la côte sud-orientale, où s'étend le polygone
inter-forces le plus vaste d'Europe. 13.000 hectares consacrés
à l'expérimentation de systèmes d'arme complexes
et à l'instruction de tout armement aérien, naval et
terrestre. Ici le secret militaire est doublé du secret
industriel. Seul polygone italien dédié aux essais
aéronautiques et missilistiques de l'OTAN, il est utilisé
par l'Aèronautique, l'Armée et la Marine militaire, et
par l'Industrie pour les essais de nouvelles armes.
Ici, se réplique, fin des années 50, le scénario
des expropriations. Sauf qu'ici le polygone s'organise en deux parties
"jointes" par 3.500 hectares soumis à servitude militaire, dont
le village de Quirra, où les gens habitent et travaillent leurs
terres sous certaines limites.
Ici, la question sanitaire est au centre de la contestation, à
cause des pathologies anormales qui frappent militaires et civils de la
région, dénoncées déjà en 2001 par
le médecin local. A Escalapano - 2.600 habitant-e-s - huit
enfants nés avec des malformations génétiques en
1988: à Quirra - 150 habitant-e-s - douze morts de
leucémie en 2002... des données incomplètes, mais
alarmantes. "Pourquoi ici et
maintenant? Est-ce dû à l'uranium appauvri ou à
d'autres composants d'armes testées dans la base ?"
Les gens veulent savoir.
Sous pression, le Ministère de la Défense commande une
enquête aux universités de Sienne et de Cagliari en 2003.
Résultat: pas d'uranium appauvri dans le polygone, mais un taux
d'arsenic supérieur à la norme. L'origine des maladies
demeure inconnue. "La plupart des malades sont des hommes" souligne Emanuela Coas, du comité de Villaputzu - 5.000 habitant-e-s - près de la base:
"Des bergers surtout. Souvent ce sont les sœurs qui viennent nous en
parler. Or, considérant qu'une famille, où il y a eu
trois malades de leucémie, dont deux morts en sept mois, habite
une maison située entre deux tours radar, pourquoi ne pas
enquêter du côté des ondes
électromagnétiques?"
D'autant plus que, ajoute Mariella Cao, en Allemagne, en 2001, une
étude constate le lien entre les même pathologies chez des
mécaniques des radars du système hawk (missiles sol-air)
et leur exposition aux ondes électromagnétiques. Or, le
système Hawk est intensément utilisé dans le
polygone, mais aucune étude n'y a jamais été
conduite. "C'est pourquoi nous
demandons au conseil régional l'enquête
épidémiologique d'un institut indépendant. Nous
avons déjà recueilli des données pour y
contribuer", confie Emanuela "Et, en attendant les résultats,
d'arrêter l'activité du polygone."
Briser le silence
Onorina Secci, dont la fille est décédée en 2003 de leucémie, révèle: "Avec
ses enfants, elle rendait souvent visite à ses beaux-parents
à Quirra. Son fils, frappé par la maladie en 98, sera
bientôt guéri. Monica, tombée malade en 2002, s'est
éteinte en trois mois"
Depuis, Onorina élève seule ses pétits-enfants, et
réclame la Vérité sur les causes de son drame.
Elle n'est pas seule. C'est la mère d'un soldat rentré
malade des Balkans qui en 1999 fait éclater en Sardaigne le
scandale des armes à l'uranium appauvri, alors que l'État niait
leur utilisation. Une autre mère, Marie-Claude Melis, vient de
porter plainte contre le Ministère de la Défense pour la
mort de son fils, lui aussi ravagé par le lymphome de Hodgkin
après une mission dans les Balkans...
Or, puisque les mêmes pathologies frappent les militaires et les résident-e-s de Teulada et Quirra, Gettiamo le basi fait
le lien et devient leur référence. Des pacifistes
associé-e-s à des militaires ? Une évidence pour
Mariella Cao: "Connaître la
vérité sur les activités des polygones est aussi
vitale pour eux, vu qu'ils y travaillent. Rompre les fronts c'est notre
riposte au Divide et Impera qui, nous montant les uns contre les
autres, nous a dépossédé-e-s de nos droits."
La Sardaigne a toujours été une île de paix. Pour
la libérer du rôle qui la dénature, en la rendant
à la fois victime et complice des guerres de l'OTAN, Gettiamo le basi,
avec un soutien populaire, scientifique, juridique et institutionnel
croissant, exige le démantèlement des bases militaires.
Une utopie? Mariella Cao sourit: "Nous
savons parfaitement ce que nous attaquons. Mais nous connaissons aussi
la force d'un peuple qui dit Non. Les Sardes disent de leur
caractère: Le bon bois prend feu lentement mais, une fois allumé, soulève une flamme puissante. C'est ce sur quoi nous comptons."
Giannina Mura
L'épicentre de la méditerranée militarisée
(Source: Gettiamo le basi)
60% du domaine militaire italien est en Sardaigne: 24.000 hectares,
face aux 16.000 situés dans le reste du pays du nord au sud.
Auxquels s'ajoutent 12.000 hectares de servitude militaire, les vastes
étendues de mer militarisée - 2.840.000 hectares,
seulement les eaux du Salto di Quirra - et l'immense espace
aérien soumis aux limitations ou interdictions.
DANGER Nucléaire
La base de la US NAVY de l'îlot de Santo Stefano dans l'archipel
de La Maddalena, près de la Corse, est aussi très
controversée. Installée depuis 1972 pour "le soutien aux
sous-marin américains à propulsion nucléaire",
elle est le fruit d'accords secrets jamais ratifiés par le
parlement italien. C'est la seule base américaine en italie en
dehors de l'OTAN. Une présence qui inquiète aussi les
Corses, surtout après l'incident du sous-marin USS HARTFORD en
octobre 2003: dans des algues prélevées près de la
base, un mois après, le CRIIRAD a détecté la
présence de thorium 234, un dérivé de l'uranium
238, cent fois plus élevée que celle constaté dans
des algues prélevées à proximité de la
Hague! Pire: les résultats de l'analyse des eaux de l'archipel
de la Maddalena commandée par l'association écologiste
italienne Legambiente publiés en février 2005
réaffirment un lien direct entre les traces de plutonium
détectées et l'activité de la base
américaine. Les Corses et les Sardes ont désormais un
objectif commun: le démantèlement de la base. C'est le
premier cas de collaboration politique entre la Sardaigne et la Corse.